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jeudi 13 avril 2017

Les dansairès de la procession de la Fête-Dieu d'Aix-en-Provence, 1777

Cette image n'a sans doute rien à voir avec Binche. Quoique... peut-être pas moins que le rapport entre les Incas et le carnaval de Binche.

En découvrant cette gravure dans un livre de Gaspard Grégoire, consacré à la procession de la Fête-Dieu de Aix-en-Provence  et datant de 1777, je n'ai pu m'empêcher de penser à certains points communs avec le carnaval de Binche.

Les danseurs de la procession de la Fête-Dieu de Aix-en-Provence
Ne trouvez-vous que le chapeau est très semblable à celui du Gille ? 
Ne voyez-vous pas vous aussi un ramon dans la main de ces danseurs qu'ils utilisent pour marquer le rythme de la danse au son d'un tambour et d'un fifre. 
Leur danse se termine par un rigaudon... un rigaudon comme cette danse des Chinels de Fosse à qui l'on donne souvent des origines similaires à celle du personnage du Gille de Binche. 
Dans leurs accessoires, ils disposent de... grelots !

Je vous laisse y réfléchir mais je trouve cela quelque peu troublant. 


La dite procession avait lieu à Aix-en-Provence à l’occasion de la Fête-Dieu, laquelle mélangeait à la fois le paganisme et la religion.

La légende veut qu'elle fut créée par René d’Anjou, Roi de Jérusalem de Sicile et Comte de Provence, vers 1462 et aurait perduré jusqu’à la révolution française qui y a mis fin en 1789. Pourtant il est déjà fait allusion d’un telle procession au XIVe siècle.


Une légende encore… comme celle des origines du carnaval de Binche qui avance qu’il s’agit d’une célébration faites à Charles-Quint en 1549 pour les aventures de son empire en Amérique du Sud. Pour le carnaval de Binche, également on trouve, dans les archives de la Ville, des allusions à des Quaresmiaux en 1395, au XIVe siècle donc...

Le gravure illustre un groupe de la procession, les dansaires (ou danseurs). Le texte qui l’accompagne est retranscrit ici. 
Les Dansairés (Les danseurs)
Ceux-ci sont pareillement fort agréables et par leurs ajustements et par leur danse, qu'ils varient et qu'ils finissent toujours par un rigaudon.  
Ils sont en corsets, culottes, bas et souliers blancs, ornés par-tout de rubans, avec un casque garni de ces gros diamants de théâtre, ou strass de toutes couleurs, surmontés de plumes en hauteur, et de couleurs variées; et toujours des scapulaires. Ils ont au dessous du genou des jarretières garnies de grelots; et en main une baguette ornées de rubans (*) qui leur sert de temps en temps à marquer la cadence.
Il y a aussi ordinairement une troupe de petits danseurs qui suit celle des grands danseurs; qui dansent après eux et qui méritent souvent autant d'applaudissements.
(*) en annotation : Dans les bacchanales les initiés tenaient dans leur main des thyrses ou des demi-piques couvertes de feuilles de lierres, ils chantaient et dansaient au son des cistres, des cors eu autres instruments bruyants. 
Qu'en pensez-vous? Laissez donc des commentaires...

Sources:

vendredi 14 mars 2014

Journal Le Matin, Février 1925, Chez les Gilles de Binche, Un curieux Carnaval en Belgique

Cette publication n'est certes pas à retenir pour les qualités graphiques de l'illustration mais le texte qui accompagne mérite que l'on y consacre un peu de temps à le lire. Il retranscrit le déroulement du Mardi-Gras de 1925 d'une manière très réaliste et visiblement très en phase avec ce que nous vivons de nos jours.

Il est issu du quotidien français "Le Matin" et plus particulièrement du n° 13152, édition de minuit sortie de presse le mercredi 25 février 1925



Ce journal créé en 1882, a disparu en 1944 à la suite de La libération. Ses positions d'extrême-droite et clairement collaborationnistes ne lui ont pas permis de survivre après la guerre. A l'époque de cet article il prônait d'ailleurs le rapprochement avec l'Allemagne.

Un correspondant particulier, anonyme, y relate les origines du carnaval en s'appuyant sur la légende présentée par le journaliste tournaisien, Adolphe Delmée en 1872 qui lie le folklore binchois aux Incas. Il continue par une description intéressante du costume du gille. 
Il est intéressant de noter l'accueil fait aux "étrangers" non masqués dès leur arrivée à la gare à coup de vessie ou de son. Le déroulement de la journée suit un programme proche de celui que l'on connait aujourd'hui. Avec cependant une différence majeure : le cortège de l'après-midi se terminait devant l'hôtel de ville à l'heure où de nos jours il démarre seulement.


CHEZ LES GILLES DE BINCHE
UN CURIEUX CARNAVAL EN BELGIQUE
Si Carnaval est mort un peu partout, en Belgique il a survécu à la grande guerre. 
Ses dommages de guerres pourraient être considérés plutôt comme bénéfices de guerre puisque tout ce qu’il a perdu à la grande catastrophe ce sont les voyants oripeaux dans lesquels il s’encanaillait, turbulent et vulgaire, dans les rues des villes et des villages. 
Il n’a conservé qu’une ou deux traditions, étranges et surannées, qui le font se montrer à des privilégiés sous un aspect séduisant. 
La ville de Binche en Hainaut peut certes s’enorgueillir du carnaval le plus curieux, le carnaval des Gilles. 
Les Gilles, dit le folklore local, sont des fils d’Incas. Leur costume date, en effet, du temps où Pizarre allait conquérir le Pérou. Mais il ne s’inspire guère des relations de voyage ; il est sorti tout entier de l’imagination du bon peuple binchois contemporain pour qui des hommes habitant aussi loin ne pouvaient être que monstrueux et fantastiques. 
Jugez plutôt. Le Gilles, doublement bossu comme Polichinelle lui-même, porte un vêtement serré au corps, des chausses largement évasées, le tout en toile parsemée de lions multicolores. Cinq galons de couleur bordent pantalon et manches. Une collerette blanche, genre fraise, entoure le cou. La bosse de devant se termine par un gros grelot, tandis qu’une ceinture de petits grelots, l’ « appertintaille », enserre les reins. 
Et ce n’est pas tout. C’est le couvre-chef du Gilles qui surprend le plus : un chapeau de plumes d’autruche blanches, bleues, vertes ou orangées, plumes de plus d’un mètre de haut, et qui ondulent pendant que le Gilles s’agite et danse. 
Car le trémoussement des centaines de Gilles au milieu des musiques et du tintin des grelots est une danse soigneusement répétée depuis des semaines, sous le regard attentif de tout Binche. 
Tout Binche, en effet, est là aux fenêtres, aux balcons ou dans la rue, avec quelques cinquante mille étrangers, venus pour voir les Gilles. 
Spectacle gratuit, mais qui entraîne cependant pour le spectateur une obligation. On ne lui demande point, par exemple, de se vêtir en Gilles, mais malheur au voyageur malavisé qui, en débarquant, se risquerait dans la rue sans s’être orné la figure d’un faux nez ou, tout au moins, d’un loup.  Des bandes de paysans masqués lui tomberaient dessus aussitôt à coups de vessie de porc et une nuée de gamins vêtus en Pierrots s’efforceraient de lui enfoncer du son dans le cou. 
Les Binchois, même ceux qui tout à l’heure resteront tranquillement chez eux, se prêtent docilement à cette « loi du mimétisme ». On a pu voir, au matin, de bonnes vieilles revenant un peu tard d’avoir été faire leurs dévolutions, s’en aller à petits pas, le visage ridé couvert d’un loup aux couleurs passées. 
Train après train déverse des curieux ; l’animation grandit dans les rues ; des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants s’assemblent en foule, criant, chantant, se trémoussant sur l’air des Gilles.
Le cortège des Gilles au carnaval de Binche obtient un vif succès
A leur voix, la foule jusqu’au curieux, sur les toits se trémousse en cadence
Voici que s’avance le cortège : un groupe de pierrots, vêtus de blanc et de noir, puis des Gilles en herbe, dont certains à peine âgés de 5 ans, doivent lorsqu’ils se mettent en retard, être portés par des commissaires. 
Des groupes costumés suivent : des zouaves, des prêtres hindous, des paysans vêtus à l’ancienne mode et, enfin, le clou du cortège : quelques 500 Gilles, coiffés de leur immense tiare de plumes d’autruche légèrement agitées par le vent. 
La foule est immense et, à la voix des Gilles, elle se trémousse en cadence. A toutes les fenêtres, à tous les balcons, sur les toits même, les curieux se pressent ; les plus haut placés ne sont pas les moins excités. Un homme, debout dans une corniche, esquisse le pas des Gilles, tandis qu’autour de lui, il pleut des oranges, car chaque Gilles est en même temps un bombardier qui crible d’oranges les fenêtres et les balcons grillagés ; et quand la provision d’oranges est épuisée – on oublie pour un jour la vie chère – il lève son panier en l’air et son aide accourt aussitôt pour le remplir. 
Trois heures. – devant l’Hôtel de Ville, les groupes se sont formés en immense cercle. Les musiques qui accompagnaient chaque groupe se sont rassemblées, et entonnent un des airs caractéristiques. Sur quoi, toute cette masse bariolée et emplumée se remet à danser. 
Des milliers de grelots tintent, les sabots claquent en mesure sur le pavé. La foule, entraînée entre à son tour dans cette sorte de danse de Saint-Guy. 
C’est le rondeau final. Ensuite, les Gilles s’en vont déposer leurs chapeaux à plumes et boire un ou plusieurs verres de champagne pour recommencer ce soir aux lumières.


Sources :


samedi 18 janvier 2014

Albert Bellenger, Le Carnaval dans les Flandres - La promenade des Gilles à Binche (Hainaut), L'Illustration, 23 février 1895

Dans le billet consacré à un article du journal bruxellois l'Omnibus du 3 mars 1895, nous vous présentions une gravure quelque peu suprenante du cortège du mardi gras. Cette gravure fût éditée quelques jours auparavant dans le journal parisien l'Illustration daté du samedi 23 février 1895.


Cet hebdomadaire a existé de 1843 à 1944. Il traitait de sujets d'actualités dans de nombreux domaines et se caractérisait par les illustrations nombreuses et variées.



La gravure est ici signée, ABellenger. Albert Bellenger était un graveur né à Pont-Audemer en 1846. Il est décédé à Paris en 1919. Il a dirigé l'atelier de gravures bois de l'Illustration.

La légende précise qu'il s'agit du Carnaval dans les Flandres - La promenade des Gilles, à Binche (Hainaut).

Ce dessin illustre un texte signé de Léo Claretie intitulé Les Gilles de Binche.
Cet homme de lettres français, né le 2 juin 1868 à Paris a collaboré à de nombreuses revues, dont l'Illustration. Il est également l'auteur d'un roman en 1900 portant le titre "Le Carnaval de Binche".

LES GILLES DE BINCHE
On dit : le carnaval de Nice, le carnaval de Venise. Le nord aussi à son carnaval fameux, et c'est être incomplet que d'oublier le carnaval de Binche.
Binche est une petite ville de la province du Hainaut, en Belgique, à cinq heures de Paris. Elle est pittoresquement enfouie dans la verdure que domine le beffroi en poire de son Hôtel de Ville. C'était autrefois, comme tout ce pays-là, une ville espagnole. On retrouve le type andalou parmi les Flamandes. La conquête de l'Amérique par l'Espagne fut un événement si considérable, qu'on le fête encore. La tradition à duré dans tout le Nord: elle commence seulement à disparaître un peu par tout, excepté à Binche.
A Valenciennes on ne célèbre plus que tous les dix ou vingt ans la somptueuse cérémonie des Incas.
A Binche, chaque année, au carnaval, on fête toujours les Gilles. 
Il y a ce jour-là grande affluence, trains spéciaux, fort excitement dans tout le pays. On vient de Bruxelles, de Lille, de Cambrai, de Mons. C'est un événement régional. Dès le lundi le programme des festivités annonce le parcours de nombreuses sociétés masquées. Le Mardi-Gras c'est le jour des Gilles, et c'est le plus bruyant, le plus sémillant, le plus fou des cortèges.
Tu diras à l'origine de cette coutume ? Par son costume, le Gille est vêtu comme un chef indien d'Amérique. Son nom pourtant désigne quelque paysan de la farce italienne. Le programme l'associe à ses pairs, Gilles, Paysans et Pierrots. Il y a eu assurément fusion et confusions. Des Caciques et des Incas ont dû s'ajouter et se mêler aux théories bucoliques préexistantes.
On conte dans le pays que cet usage viendrait de Marie de Hongrie, gouvernante espagnole, qui résidait au château de Mariemont. Elle fit célébrer par des fêtes et des cortèges la nouvelle de la conquête du Pérou et des victoires de Pizarre. La plupart des courtisans s'était déguisés en Incas. Mariemont est près de Binche. Les Binchoux ont poétisé et gardent encore cette tradition.
On appelait Gille le pitre ou bouffon des charlatans. L'imbécile des comédies s'appelait Gille aussi. "Faire Gille", c'était lever le pied, s'enfuir. Ménage assure que c'était une corruption de faire l'agile. On en serait quasi convaincu si l'on allait à Binche. Les Binchois ou Binchoux ont dans le pays cette double réputation d'agilité et de niaiserie, qu'ils partagent dans l'histoire avec Pontoise et la Boétie. Nous disons: "A Chaillot!" Ils disent: "J'vas vô mener à Binche!"
Au Mardi-Gras, dès l'aube, toute la ville est sur pied. Chacun songe à protéger ses fenêtres contre le bombardement des oranges et des petits balais. On tend partout des grillages.
Les maisons où l'on est le plus occupé, c'est celles où il y a un Gille. Il faut l'habiller de bonne heure, et ce n'est pas une petite opération. Toute la famille l'assiste, des grands parents aux collatéraux, et aide au tassage. On lui rembourre la poitrine et le dos avec de la paille fraîche. Il enfile un pantalon large à ramages, à volants au bas des jambes, à la mexicaine. Il chausse de coquets sabots de bois rouge et très ouvragés et enrubannés. Sur ses épaules il a une sorte de collet à franges d'or. La veste est bien sanglée; le tout a des couleurs vives et gaies. Les manchettes sont de tulle bleu et de dentelles. Le partie la plus importante du costume est le chapeau, sorte de tiare à longs rubans, surmontée de six énormes plumes blanches d'autruche, de près d'un mètre de haut. Tout cet attirail coûte fort cher. Le Gille prend alors son petit panier, étroit et long, en osier, rempli d'oranges, qu'il fait porter derrière lui par un page. Il s'arme d'un petit balai symbolique, et on lui attache une ceinture de sonnettes et un collier de grelots. Ces plumes, ces couleurs verdoyantes, ces sonnailles, constatent bien l'intention d'imiter les chefs sauvages et les Caciques. On attache au Gille les grelots à la fin seulement, parce que, s'il entendait les sonnettes auparavant, rien ne saurait plus le retenir, et il ne pourrait s'arrêter de danser. Et c'est du moins l'opinion commune.
La danse est le talent capital du Gille. C'est une danse particulière, sur un air spécial, l'air des Gilles, très sautillant, très scandé. Comme ils sont deux cents de ces Caciques, on a répété durant toute une huitaine, dans les séances à la Maison commune, appelées "soumonces". C'est un déhanchement, une torsion du torse, qui secoue grelots et clochettes. Il paraît qu'il est inutile de s'y essayer si l'on n'est pas natif de Binche. C'est dans le sang de la race.
Le tintement des sonnettes et le clapotement des sabots font un bruit assourdissant.
Toute la journée, il danse, en corps ou séparément, il bombarde d'oranges les fenêtres et les gens, il chante. C'est un grouillement pittoresque dans la foule des curieux amassés et tous masqués ou déguisés: malheur à qui est sans masque, ils est l'objets de toutes les malices.
Quand il rentre chez lui le soir, le Gille est fourbu, éreinté. Il faut l'aider à se défaire: on le débourre de sa paille toute mouillée et fumante de sueur; on le roule dans des couvertures de laine et on l'abreuve de vin chaud. Il y risque sa vie, mais il s'est bien amusé.
C'est un spectacle bien caractéristique, tous ces masques, tous ces panaches s'agitant dans la foule compacte, hurlant le même air, fort court, dans le bruit des grelots, des sabots, des appels, des exhortations et des rires. La Grand'Place, la Grand'Rue, le parvis de l'Hôtel de Villes, présentent une animation extraordinaire, et ce sont comme des courants de folie qui magnétisent ces foules. Cet air incessant, cette trépidation de la danse générale, l'entraînement invincible des foules, tout cela grise et galvanise la masse; les plus réfractaires cèdent à cette exigeante puissance des groupements: il faut danser, chanter et rire, malgré qu'on en ait.
C'est à la fois un curieux souvenir historique et une amusante exhibition que le carnaval de Binche. Les Anglais ont appelé à ce propos cette ville : la Nice du Nord.  C'est mieux que cela. Le carnaval de Nice est banal auprès de cette vieille tradition qui fête encore après quatre cents ans les exploits des frères Pizarre.
L'élément espagnol a persisté dans les Flandres, et a survécu à la longue occupation. Les Flamands sont les frères lointains des Madrilènes, si experts dans l'art d'organiser les cortèges, les Cofradias. Ils excellent dans l'organisation de ce genre de fêtes, que nous ignorons à Paris, que nous ne saurions réussir: il faut aller, pour les voir, à Madrid ou à Bruxelles.
Il est très intéressant, ce vieux carnaval des Gilles, dont le nom évoque et unit en un souvenir tant d'éléments divers, le Gille de la farce italienne, les Caciques des Incas, la découverte de l'Amérique, l'occupation espagnole des Flandres: Marie de Hongrie et Scaramouche, le duc d'Albe et Mezzetin. 





vendredi 22 novembre 2013

Le Traité de Nimègue de 1678

Durant le XVIIe siècle, à la frontière entre les territoires tenus par la France et ceux possédés par l’Espagne, Binche connut un siècle de malheur et dut essuyer les affres de l’occupation de guerriers. La ville et sa région passa alternativement entre les mains des Français, des Espagnols et des Autrichiens. Ce fût une période néfaste pour la région qui dût subir, pillages, mises à sac, peste et rançonnements de la part des vainqueurs qui ne manquaient pas de commettre de nombreuses exactions.

L’image de cet article porte sur un événement qui illustre ces alternances. Plus particulièrement, elle représente les villes qui, par le Traité de Nimègue du 17 septembre 1678, sont passées du giron français à celui de l’Espagne. On y voit une représentation de la Ville de Binche.

Collection Privée

Elle est issue d’un ouvrage en 5 volumes écrit par Alain Manesson Mallet et édité à Paris en 1683. Il est intitulé “Description de l'univers, contenant les différents systèmes du Monde, les cartes générales & particulières de la Géographie Ancienne & Moderne: Les Plans & les Profils des principales Villes & des autres lieux considérables de la Terre; avec les portraits de Souverains qui y commandent, leurs Blasons, Titres & Livrées: Et les Moeurs, Religions, Gouvernements & divers habillemens de chaque Nation". Plus précisément, elle fait partie de la page 195 du Tome 5 intitulé "Suite de l'Europe Ancienne et Moderne, des Terres Australes et de l'Amérique".

Comme indiqué en couverture de l’ouvrage, Alain Manesson Mallet était “Maistre des Mathématiques des Pages de la Petite Escurie de Sa Majesté, cy-devant Ingénieur et Sergent Major d’Artilerie en Portugal”. La Petite Ecurie, située devant l’entrée principale du chateau de Versailles abritait entre autres institutions, une école, dite l’Ecole des Pages, réservée aux fils des familles de la noblesse.

Sur Wikipedia, dans la page consacrée à ce personnage, nous pouvons lire que sa "Description de l'Univers", “rédigé d'après de nombreux livres de géographie (quelquefois obsolètes) et de récits de voyage, était également recherché par les connaisseurs, principalement pour ses cartes et ses nombreuses gravures plus pittoresques qu'exactes”. Il est probable, dès lors, que la silhouette de la Ville de Binche de la gravure soit une vision quelque peu déformée de la réalité. Ceci étant dit, la physionomie de la ville paraît conforme à ce qu'elle a pu être à l'époque. La vue pourrait être dessinée à partir de la campagne de Waudrez. La rivière au premier plan parcourant les cultures serait le ruisseau de l'Abbaye ou la Bruille. La construction à l'avant de la fortification ressemble à une barbacane telle qu'il y en avait à l'époque sur le pourtour des remparts. Elle protégerait la Porte Saint-Jacques.

La guerre de Hollande opposait la France et ses alliés à une autre alliance entre les Provinces Unies, l’Espagne, le Saint Empire Germanique et le Brandebourg. Les alliés Français étaient quant à eux l’Angleterre, la Suède, Liège, Munster et la Bavière. L'objectif de cette guerre qui a duré de 1672 à 1678 était de permettre à Louis XIV de faire main basse sur les Provinces Unies et ainsi d’étendre ses conquêtes sur l’Espagne.

Après trois années de pourparlers, le traité de paix fut signé dans l’Hôtel de Ville de Nimègue.

Par ce traité, Louis XIV, sans pour autant atteindre son objectif initial, remodelait son royaume. Il lui a ainsi permis de lisser ses frontières avec les Pays-Bas Espagnols. L’Espagne cèdent à la France diverses villes flamandes et hennuyères : Cassel, Baïeul, Ypres, Wervick, Warneton, Aire, Saint-Omer, Cambrai, Bouchain, Condé-sur-l’Escaut, Bavai et Valenciennes. Il a également, et sans soute surtout, obtenu de la même Espagne la Franche-Comté. La Trinité dans les Antilles fit également partie de la partie de l’accord en faveur de la France. La Hollande perd au profit de Louis XIV ses territoires de Tobago. L’Angleterre cède quant-à-elle Saint Vincent, La Dominique, et Sainte Lucie.

En échange, Louis XIV accepte de céder certaines de ses conquêtes.

La gravure dont nous parlons ici représente les villes et territoires cédés par la France : Charleroi, Gand, Audenarde, Courtrai, Maastricht, Limbourg (actuellement dans la Province de Liège), Binche, Ath, Saint-Ghislain, Leuze et Puigcerda (en Espagne). Philippsburg, ville allemande y figure également sans pourtant faire partie intégrante des accords du traité. Cette ville était passée sous la houlette du Saint-Empire Germanique depuis 1676.

Collection Privée
Dans le texte du traité, deux articles citent nommément la ville de Binche et ses dépendances :
Article 4 :  
En contemplation de la Paix le Roy Tres-Chrestien aussi-tost aprés l'échange des Ratifications du present Traité remettra au pouvoir du Roy Catholique la Place et Forteresse de Charleroy, la Ville de Binche, la Ville et Forteresse d'Ath, Oudenarde et Courtray, avec leurs Prevôtez et Chastellenies, appartenances et dépendances, ainsi qu'elles ont esté possedées par sa Majesté Catholique avant la Guerre de l'année 1667. Toutes lesquelles Villes et Places avoient esté cedées audit Seigneur Roy Tres-Chrestien par le Roy Catholique au Traité signé à Aix-la-Chapelle le deuxiéme May 1668 auquel il a esté par le present Traité expressément derogé pour ce qui regarde lesdites Villes et Places, leurs appartenances et dependances, en consequence dequoy ledit Seigneur Roy Catholique rentrera en la possession d'icelles pour en joüir luy et ses successeurs pleinement et paisiblement, à l'exception de la Verge de Menin et de la Ville de Condé, laquelle quoy que cy-devant pretendüe par Sa Majesté Tres-Chrestienne comme membre de la Chastellenie d'Ath, demeurera neanmoins à la Couronne de France avec toutes ses dependances en vertu du present Traité ainsi qu'il sera dit cy-aprés.
 Article 6 :  
Les dits lieux, Villes, Places de Charleroy, Binche, Ath, Oudenarde et Courtray, leurs Baillages, Chastellenies, Gouvernances, Prevostez, Territoires, Dommaines, Seigneuries, appartenances, dependances et annexes de quelque nom qu'elles puissent estre appellées, avec tous les hommes, Vassaux, Subjets, Villes, Bourgs, Villages, Hameaux, Forest, Rivieres, Plat-païs, et autres choses quelconques qui en dependent, demeureront par ledit present Traité de Paix à sa Majesté Catholique, et à ses hoirs, successeus, et ayans cause, irrevocablement et à toûjours, avec les mêmes droits de souveraineté, proprieté, droits de Regale, Gardienneté et jurisdiction, nomination, prerogatives et preeminences sur les Eveschez, Eglises Catedrales, et Abbayes, Prieurez, Dignitez, Cures, et autres quelconques Benefices estans dans l'estenduë desdits Païs, Places et Baillages cedez de quelques Abbayes que lesdits prieurez soient mouvans et dependans, et tous autres droits qui ont cy-devant appartenu au Roy Tres-Chrestien, encore qu'ils ne soient icy particulierement enoncez, sans que sa Majesté Catholique puisse estre à l'avenir troublée ny inquietée par quelque voye que ce soit, de droit ny de fait par ledit Seigneur Roy Tres-Chrestien, ses successeurs, ou aucuns Princes de sa Maison, ou par qui que ce soit, ou sous quelque pretexte et occasion qui puisse arriver desdites Souveraineté, proprieté, jurisdiction, ressort, possession et joüissance de tous lesdits Païs, Villes, Places, Chasteaux, Terres et Seigneuries, Prevostez, Domaines, Chastellenies et Baillages : ensemble de tous les lieux et autres chses qui en dependent. Et pour cet effet ledit Seigneur Roy Tres-Chrestien tant pour luy que pour ses hoirs, successeurs et ayans cause, renonce, quitte, cede et transporte, comme sesdits Plenipotentiaires en son nom, par le present Traitté de Paix irrevocable ont renoncé, quitté, cedé et transporté perpetuellement et à toûjours, en faveur et au profit dudit Seigneur Roy Catholique, ses hoirs, successeurs et ayans cause tous les droits, actions et pretentions, droits de Regale, Patronnage, Gardienneté, Jurisdiction, Nomination, Prerogatives et preeminences sur les Eveschez, Eglises Catedrales et autres quelconques Benefices estans dans l'estenduë desdites Places et Païs et Baillages cedez, de quelques Abbayes que lesdits Prieurez soient mouvans et dependans, et generalement sans rien retenir ny reserver tous autres droits que ledit Seigneur Roy Tres-Chrestien ou ses hoirs et successeurs ont et pretendent ou pourroient avoir et pretendre pour quelque cause et occasion que ce soit sur lesdits Païs, Places, Chasteaux, Forts, Terres, Seigneuries, Domaines, Chastellenies et Baillages, et sur tous les lieux en dependans comme dit est, nonobstant toutes Loix, Coustumes, et Constitutions faites au contraire, même qui auroient esté confirmées par serment, ausquelles et aux clauses derogatoires des quelles il est expressément derogé par le present Traité pour l'effet desdites renonciations et cessions, lesquelles vaudront et auront lieu sans que l'expression ou specification particuliere, deroge à la generale ny la generale à la particuliere, et excluant à perpetuité toutes exceptions sous quelques droits, titres, causes ou pretextes qu'elles puissent estre fondées ; declare, consent, veut et entent ledit Seigneur Roy Tres-Chrestien, que les hommes, Vassaux, et Subjets desdits Païs, Villes et Terres cedées à la Courone d'Espagne, comme il est dit cy-dessus, soient et demeurent quittes et absous dés à present et pour toûjours des foy et hommages, services et serment de fidelité qu'il pourroient tous et chacun d'eux luy avoir faits et à ses predecesseurs Roys Tres-Chrestiens, ensemble de toute l'obeïssance, subjetions et vassalages que pour raison de ce ils pourroient luy devoir ; voulant ledit Seigneur Roy Tres-Chrestien que lesdits foy, hommages et serment de fidelité demeurent nuls et de nulle valeur, comme s'ils n'avoient jamais esté faits ny prestez

Sources :
  • FRANCE et ESPAGNE. "Traité de paix entre la France et l'Espagne : conclu à Nimègue le 17 septembre 1678" (Reproduction), Paris, F. Léonard, 1687. Accessible en ligne à http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k95807n (Consulté le 22 novembre 2013)
  • MAURY Jean-Pierre. “1678, Traité de Nimègue, MJP”. En ligne. Disponible sur: http://mjp.univ-perp.fr/traites/1678nimegue.htm (Page consultée le 22 novembre 2013).
  • MANESSON MALLET, Alain. 1683, Description de l'univers, contenant les différents systèmes du Monde, les cartes générales & particulières de la Géographie Ancienne & Moderne: Les Plans & les Profils des principales Villes & des autres lieux considérables de la Terre; avec les portraits de Souverains qui y commandent, leurs Blasons, Titres & Livrées: Et les Moeurs, Religions, Gouvernements & divers habillemens de chaque Nation. Paris: Denys Thierry, 1683.
  • Contributeurs de Wikipédia, "Petite Écurie," Wikipédia, l'encyclopédie libre, http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Petite_%C3%89curie&oldid=98096981 (Page consultée le 22 novembre 2013).
  • Contributeur de Wikipédia. “Alain Manesson Mallet”, Wikipédia, l’encyclopédie libre, http://fr.wikipedia.org/wiki/Alain_Manesson_Mallet (Page consultée le 22 novembre 2013).

mardi 5 mars 2013

Le Miracle de Saint-Ursmer, 14 juillet 1543

Le culte de Saint-Ursmer est très ancien et de nos jours, le Saint Patron de Binche porte encore pour certains le symbole du défenseur de la ville. Nombreux sont ceux qui disposent d'un buste ou d'une image de Saint-Ursmer dans leur salon.

Une procession lui est consacrée à Binche le dimanche proche de la date à laquelle il est fêté, le 19 avril.

La gravure ci-dessous représente un événement marquant de la ville qui a certainement concurru à l'aura que le personnage a eu dans la cité : le Miracle de Saint-Ursmer.



Elle a souvent été utilisée dans les feuillets de prières de la paroisse Saint-Ursmer dont cette image est issue.
Il s'agit d'une lithographie datant de 1870 par Vasseur Frères, grande famille de lithographes habitant Tournai mais originaire du Pas de Calais en France. Certaines reproductions de cette litho mentionnent également "Lebon-Degandt" de Binche.

Le Miracle de Saint-Ursmer est survenu sur les remparts de la ville le 14 juillet 1543, laquelle subissait le siège tenu par Henri II, Dauphin de France et son frère Charles II, Duc d'Orléans.
Dans la guerre qui opposent François Ier à Charles Quint, le roi de France souhaite que soit prise la ville de Binche. Ceci lui ouvrirait la porte de Bruxelles et le nord des Etats Généraux.
Le siège dura 2 jours, du 13 juillet au 15 juillet. Les assiégeants le levèrent finalement devant la résistance opposée par les habitants et la garnison commandée par le préfet Philippe de Namur.

D'après le-dit miracle, alors qu'ils étaient en mauvaise posture, les Binchois assiégés portèrent en procession le buste de Saint-Ursmer sur les remparts après lui avoir apposé, en guise de collier, les clés de la ville pour lui demander de protéger Binche des assaillants. A la suite de quoi, durant la nuit, les Français s'étaient enfuis et avaient abandonné le siège de la ville.

Gilles Waulde, illustre doyen de Binche, né vers vers 1596 à Bavay, contemporain des Archiducs Albert et Isabelle, consacra un livre à Saint-Ursmer et à l'Abbaye de Lobbes. Le titre de son ouvrage est "La vie et miracles de St Ursmer, et de sept autres Saints avec la chronique de Lobbes, recueillie par M. Gilles Waulde, natif de Bavay, Licencié en Théologie. Pasteur, Chanoine et Doyen de Chrétienté de Binche". Il l'a écrit en 1628 et imprimé par l'imprimeur Jean Havart qui possédait l'enseigne L'Aulne d'Or à la rue de Havré à Mons. Dans cette ouvrage, il retrace le miracle en ces termes dans la partie intitulée "Livre Neuvième" qui est consacrée à ce qu'il appelle la Chronique de Lobbes :
L'an mille cinq cent quarante trois, le Dauphin de France avec son frère le Duc d'Orléans, assiégea la ville de Binche de si près, qu'il fît brèche aux remparts. Les assiégés manquaient de vivres et munitions de guerre. De sorte que le gouverneur de la ville, Charles de la Hamaide, et les bourgeois se trouvèrent en grande perplexité, néanmoins ils ne laissaient de se défendre, car les personnes mêmes du Chapitre les mettaient très bien sur leur devoir pour ce fait. Et la voix commune fut que le Doyen, nommé Maître Jean de la Tour, étant sur la tour carrée de la maison des Religieuses de l'ordre de Saint Augustin, qui tient aux murailles de la ville, mit bas d'un trait de couleuvrine, un des principaux du camp de l'ennemi. Mais nonobstant tout cela, comme leurs affaires allaient de mal en pis, leur dernier recours fut en la miséricorde de Dieu, qu'ils implorèrent par les mérites de Saint Ursmer leur Patron, et leur foi fut si grande qu'ils portèrent en révérence son sacré chef sur les remparts, lui chargeant les clés de la ville sur le cou, le faisant comme leur défenseur. Chose admirable, avant que le soleil se fut levé, le Français abandonna le siège, et se retira par l'abbaye de Bonne-Espérance. Où, étant arrivé, quelques principaux de l'armée interrogés pourquoi ils avaient quitté le siège, puisque personne ne les chassait arrière? Ils répondirent qu'il n'était possible de continuer la batterie, pour le nombre des Religieux qui s'étaient présentés sur la brèche, lesquels ils ne voulaient offenser, vu qu'ils n'étaient ennemis de la Religion Catholique. Il est pourtant bien certain, que lors il n'y avait aucuns Religieux dans cette ville. C'était donc le Glorieux Saint Ursmer qui se montrait terrible aux adversaires environné, de ses compagnons Gardiens et Tutélaires de la ville, avec plusieurs autres bien-heureux de sa suite, comme un second Elisée, qui fit voir à son serviteur la montagne pleine de chevaux, et chariots de feux, envoyés de Dieu pour son garant, et fit entendre un grand bruit au camp de ses ennemis, qui leur donna l'épouvante telle, qu'ils ne trouvèrent meilleur conseil, que de se retirer parmi les ténèbres, abandonnant leur tente et partie du bagage. C'est une tradition très affleurée en cette ville, que cette délivrance fut du tout miraculeuse, laquelle m'a été confirmée par Monsieur le Prélat moderne de Bonne-Espérance F. Nicolas Chamart, et qui même me l'a certifié de sa main que j'ai chez moi, comme l'ayant souvente fois entendu raconter, pour un grand miracle de Saint Ursmer, par son prédécesseur F. Jean Luc premier Abbé Mitré; natif de Binche. Monsieur le Prélat aussi de Lobbes, D. Guillaume Gillebart, pareillement natif de Binche agé de vingt-trois ans, trépassé depuis le premier mai de cet an 1628. De bonne mémoire, m'a témoigné avoir vu encore quelques peintures sur la muraille du rempart, au lieu où le Sacré chef de Saint Ursmer avait été posé durant me siège avant dit. De quoi aussi j'ai la signature de la Révérence: par dessus quelques bourgeois des plus anciens d'ici, gens de crédit, m'ont répondu de cette histoire, arrivée le quatorzième de Juillet. Certain personnage nommé Jean de Troye en fit un poème héroïque, qu'il dédia à D. Jean de Lanoy Abbé d'Aulne, avec autres vers à l'honneur de Saint Ursmer et ses compagnons. Un chanoine de cette église nommé Anselme Barbet, qui depuis fut Doyen du Chapitre personnage très digne de sa charge, en a laissé deux distiques pour mémoire.

Sources :

mardi 26 février 2013

Une mascarade dans la salle aux médaillons du château de Binche, le 28 août 1549

Un des passages les plus prisés de l'histoire de Binche est celui des fêtes données par Marie de Hongrie à son frère, Charles-Quint : les fameux "Triomphes de Binche" ! Ces fêtes eurent lieu à Binche, au chateau construit par Marie de Hongrie sur les terres reçues de son illustre parent ainsi qu'en son pavillon de Mariemont.

En guise d'introduction au contexte, Etienne Piret, dans un article publié pour le compte de l'ASBL Binche 1549 nous relate les événements :
"En cet an de grâce 1549, Sa Majesté l'Empereur Charles Quint présenta son fils, l'Infant Philippe d'Espagne, aux riches Pays-Bas qu'il comptait lui léguer. La cour s'installa à Bruxelles auprès de la soeur de Sa Majesté, Marie de Hongrie, Gouvernante des Pays-Bas. Au cours des réjouissances bruxelloise, un Chevalier errant se présenta à l'Empereur et lui remit une requête exposant les souffrances des populations autour de Binche opprimées par le nécromancien Norabroc. Ceci était une invitation aux grandes fêtes que la Gouvernante Marie de Hongrie comptait organiser dans son palais de Binche, si beau qu'il faisait honte aux sept merveilles de l'Antiquité. Le cortège impérial entra à Binche le 22 août 1549 à la lueur des flambeaux et fut accueilli par la Reine Marie et sa soeur Eléonore, veuve des Rois de Portugal et de France. Le 23 août fut jour de repos. La journée du 24 août débuta par un combat dans la cour du château où s'affrontèrent les plus grands seigneurs des Pays-Bas. De nombreux intermèdes divertirent la cour, on lachâ des lapins et des chats, ce qui excita les chiens tenus par des valets; des pélerins jouant de la musique, des hommes sauvages et d'autres déguisés en serpents crachant du feu amusèrent les spectateurs. La journée se termina par un souper où la Reine Fadale demanda à la cour de venir combattre Norabroc pour faire cesser ses maléfices. Dès le lendemain soir, les nobles seigneurs durent affronter trois obstacles: "le pas fortuné" où attendait le chevalier du Griffon Rouge, "la tour périlleuse" gardée par le chevalier de l'Aigle Noir, le chevalier au Lion d'Or qui bloquait l'accès à "l'île heureuse". Les combats continuèrent le lundi 26 août où le Prince d'Espagne surmonta toutes les épreuves. Un festin clôtura la soirée. La cour se reposa jusqu'au bal du 28 août. Quatre chevaliers et quatre dames y dansèrent une allemande mais quatre autres seigneurs vinrent chercher les dames. Les huits chevaliers se battirent mais des hommes sauvages et feuillus apparurent et combattirent les gentils-hommes tandis que d'autres enlevaient les dames. Le 29 août fut consacré à la délivrance des prisonnières enfermées dans un château construit à proximité du pavillon de chasse de Mariemont édifié pour la Gouvernante Marie à quelques lieues de Binche. Les convives festoyèrent en admirant les combats qui virent la libération des dames. On finit la journée par un bal masqué au palais de Binche. Le 30 août, un tournoi eu lieu sur la place de la ville, puis les courtisans assistèrent à un festin qui se termina par le spectacle de la Salle Enchantée où les tables, couvertes de confiseries, descendaient du plafond, figurait le ciel orné des signes du zodiaque, entre quatre colonnes de jaspe. Elles apparaissaient sous un coup de tonnerre, une pluie de dragées et d'eau parfumée pour disparaître, vides, dans le sol. Le 31 août au matin, la cour quitta Binche pour Mons. Il restera de ses fêtes le fameux proverbe espagnol repris par Brantôme "Mas bravas que las fiestas de Bains", "Plus magnifique que les fêtes de Binche.", Etienne Piret, avec son aimable accord.

Il existe peu de dessins illustrant ce qui se passa à Binche. Il en est cependant deux d'un auteur anonyme que quelques-uns ont essayé d'identifier en tenant compte à la fois du style, de l'époque et de l'adéquation de l'évènement avec la présence possible des artistes potentiels à ces fastes.

Dans ce texte, nous nous consacrons à l'un d'entre-eux que Pierre Dumon, dans son document édité à l'occasion d'Europalia en 1985, "Binche 1549, La joyeuse entrée du sérénissime prince Philippe, futur roi d'Espagne. Témoignage d'un artiste et d'écrivains contemporains", intitule "Une mascarade dans la salle aux médaillons du château de Binche, le 28 août 1549". Un autre texte sera consacré au second dessin, appelé par le même Pierre Dumon "La grande féerie dans la salle enchan- tée du château de Binche, la nuit du 30 au 31 août 1549".

La "Mascarade" ci-dessous présentée est un dessin à l'encre à la plume et au lavis brun, obtenu par dissolution d'encre dans l'eau habituellement étalé au pinceau. Les détails sont rehaussés de couleurs et d'or.

"Une mascarade dans la salle aux médaillons du château de Binche,
le 28 août 1549"
Photo de l'oeuvre par JoJan - artwork by anonymous [Public domain],
via Wikimedia Commons

Dans un article du "Journal of the Warburg and Courtauld Institute" datant de 1939-1940, Albert Van de Put, de la National Art Library de Londres, a démontré que le dessin ci-dessous représente la soirée du 28 août 1549. Pour ce faire il s'est appuyé sur la relation des fêtes par Juan Cristóval Calvete de Estrella publié à Anvers en 1552 dans un livre intitulé "El felicissimo viaje d'el muy alto muy poderoso Principe don Phelippe, hijo d'el Emperador don Carlos Quinto Maximo, desde España à sus tierras dela baxa Alemaña, con la descripcion de todos Estadios de Brabante y Flandes : escrito en quatro libros".

Il a recoupé le texte mentionné avec les éléments du dessin pour en tirer sa conclusion.

Ainsi, comme l'indique le texte de Calvete, une mascarade, au sens simulacre, fut présentée à Charles Quint, son fils Philippe II et ses soeurs Marie de Hongrie et Eléonore d'Autriche, les quatre personnes que l'on distingue à l'arrière plan. Durant la soirée défilèrent une série de scène: une quadrille entre 4 dames et 4 chevaliers; une danse "Allemande"; un combat de chevaliers; et l'intervention de "sauvages" armés et en habits de feuilles. Autant d'éléments que l'on retrouve sur ce dessin.

Au niveau du décor de la salle également des indications relient directement cette scène au palais de Marie de Hongrie à Binche. A savoir par exemple :
  • L'architecture de la pièce de style renaissance est en conformité avec ce que Calvete décrit et qui serait la salle d'apparât du premier étage, appelée également la "Grande Salle d'En Hault", du palais, oeuvre du Montois Jacques du Broeucq 
  • Les peintures au dessus des fenêtres pourraient correspondre à deux des trois oeuvres que le Titien avait peintes pour Marie de Hongrie et qui se situaient effectivement en son château de Binche. Il s'agirait des Supplices de personnages de la mythologie grecque : "Tityos" et "Sisyphe". Le troisième non visible sur le dessin serait "Tantale". Nous aurons sans doute l'occasion d'y revenir.
Dans le même journal pré-cité, à la suite de l'article d'Albert Van de Put, Arthur Ewart Popham, historien de l'art spécialisé dans l'art italien, tente d'identifier l'auteur de ce dessin. Il avance divers noms d'artistes contemporains des Triomphes, proches de la Cour de Charles Quint et de Marie de Hongrie qui auraient pu assister à la soirée illustrée pour en détailler aussi finement les scènes. Malgré les pistes suivies, il n'y a malheureusement aucune conclusion permettant d'identifier avec certitude l'auteur. Il s'est ainsi penché sur ces artistes :

  • Michel Coxcie, qui a été payé pour la réalisation de peintures du chateau de Binche. Il était régulièrement en charge de peintures pour la Cour de Charles Quint et fût même nommé peintre de la Cour par Philippe II. On le surnomma le "Raphaël flamand". Il a été écarté par rapport aux différences de son style.
  • Jan Cornelisz Vermeyen, peintre à la cour de Charles Quint et de Marie de Hongrie pour laquelle il aurait réalisé plusieurs tapisseries. Il n'a pas été retenu à cause des divergences de style.
  • Nicolas Hogenberg, attaché à la Cour de Marguerite d'Autriche, mais qui était décédé à l'époque des Fêtes de Binche. Il n'a donc pu être l'auteur du dessin.
  • Frans Hogenberg, est un graveur sur cuivre et aquafortiste flamand. Il est le fils de Nicolas et aurait pû comme son père, être proche de la famille impériale. Mais il ne s'agit qu'une vague supposition. 
  • Robert Peril, graveur, a eu le droit de dessiner quelques xylographes pour l'Empereur quelques années auparavant. Mais rien ne permet de le relier aux Triomphes de Binche.
  • Pieter Coecke van Aelst, peintre de la cour de Charles Quint. Rien n'interdit formellement de l'écarter. Mais rien non plus ne permet d'affirmer avec certitude qu'il est l'auteur du dessin étudié.

D'après Samuel Glotz, citant Pierre Dumon, il est tout aussi probable que l'oeuvre ait été celle d'un collaborateur de Jacques du Broeucq.

Ce dessin est actuellement à la Bibliothèque Royale de Belgique à Bruxelles.

Sources :
  • Calvete de Estrella, Juan Cristóbal. 1552. "Fiestas de Bins, hechas por la Serenissima Reyna Maria de Ungria". In El felicissimo viaje d'el muy alto muy poderoso Principe don Phelippe, hijo d'el Emperador don Carlos Quinto Maximo, desde España à sus tierras dela baxa Alemaña, con la descripcion de todos Estadios de Brabante y Flandes : escrito en quatro libros, p. 182-205, Anvers. En ligne. http://bibliotecadigital.jcyl.es/i18n/consulta/registro.cmd?id=4546 (page consultée le 25 février 2013)
  • Van de Put, Albert. 1939-1940, "Two Drawings of the Fêtes at Binche for Charles V and Philip (II) 1549". Journal of the Warburg and Courtauld Institues, Volume Three, pp. 49-55. London: The Warburg Institute. En ligne. http://www.jstor.org/stable/750190 (page consultée le 23 février 2013)
  • Popham, Arthur Ewart. 1939-1940, "The Authorship of the Drawings of Binche". Journal of the Warburg and Courtauld Institues, Volume Three, pp. 55-57. En ligne. http://www.jstor.org/stable/750191 (page consultée le 23 février 2013)
  • Piret, Etienne, aux alentours de 2000, article tiré d'un dépliant des Triomphes de Binche édité par l'ASBL Binche 1549. 
  • Glotz, Samuel. 1995. "De Marie de Hongrie aux Gilles de Binche. Une double réalité, historique et mythique". Les Cahiers Binchois. Revue de la Société d'Archéologie et des Amis du Musée de Binche, n°13. En ligne. http://hainaut.mariemont.museum/Upload_Mariemont/Images_Docs/CDH/ELB-MRM-C833_13.pdf (consulté le 20 février 2013)
  • Dumon, Pierre. 1985. "Binche 1549, La joyeuse entrée du sérénissime prince Philippe, futur roi d'Espagne. Témoignage d'un artiste et d'écrivains contemporains", Europalia Bruxelles.

mardi 19 février 2013

La prise de Binche par le Duc d'Alençon dans La Guerre des Nassau, 1578

Dans le livre "La Guerre des Nassau" daté de 1616 et retraçant un volet de l'histoire européenne, Guillaume Baudart,  décrit les sièges, batailles et choses advenues durant les guerres des Pays bas sous les commandements des hautes et puissants seigneurs des Etats Généraux des Provinces Unies et la conduite des très illustres Princes Guillaume Prince d'Orange et Maurice de Nassau son fils.

Un chapitre de ce livre est une relation de la mise en place de traités entre les Etats Généraux et le Duc d'Alençon pour la gouvernance de villes comme celle qui nous intéresse : Binche.

Le départ de Marie de Hongrie de Binche en 1556 pour rejoindre l'Espagne correspond au début de la décadence de la ville. L’abandon de la cité par la noblesse entraîna des difficultés tant pour le commerce que pour l’industrie locale. Suite aux méfaits de la guerre, la famine et la peste accablèrent la population qui diminua de moitié. Durant la révolution qui opposa les Etats Généraux, menés par le prince d’Orange, à l’Espagne, la campagne de Binche fut souvent le cadre de pillages et de mises à sac. Jusque 1578, Binche resta aux mains des troupes espagnoles. C’est à cette époque que le Duc d’Alençon, François de Valois, frère du Roi de France, menant les troupes françaises, allait de victoire en victoire. En septembre de cette année-là, il assiégea Binche. Il lui fallu une quinzaine de jours pour vaincre la garnison défendant la forteresse.

En page 305, est illustrée la prise Binche par le Duc d'Alençon, le 7 octobre 1578. Il s'agit très certainement de la reproduction d'une gravure de la fin du XVIe siècle par Frans Hogenberg, graveur sur cuivre Malinois.


De nos jours, il est devenu courant de trouver des versions rehaussées de couleurs, à l'aquarelle de gravures telles que celle-ci, vous trouverez ici un exemple de cette pratique.

Collection privée


Voici la retranscription du passage de la prise de Binche adaptée quelque peu en français contemporain pour une compréhension plus aisée :

Comment les Etats traitèrent avec le Duc d'Alençon
qui prit la ville de Binche, le 11 octobre 1578

Lorsqu'en 1577 il fut question entre les Grands du Pays Bas d'élire un Gouverneur Général de tout le Pays, plusieurs qui étaient bons Français, firent mention de François de Valois, frère du Roi de france Henri III alors régnant, lequel quelque temps auparavant avait aimablement offert au Pays, foi et sa puissance. Quelque temps après, quand les nouvelles de la perte que les Etats avaient reçue à Gembloux vinrent en France, le sus-mentionné Duc d'Alençon envoya aux Etats du Pays Bas le Sieur de la Fougère et son secrétaire, pour se condouloir de leur perte, et offrir sa personne et ses moyens à leur aide et assistance : sur laquelle présentation ne fut pas prise résolution à l'instant. Mais comme les affaires allaient de plus en plus en décadence, et que l'on ne voyait nul moyen de sortir des difficultés où l'on se trouvait, le Duc continuant en ses offres aimables l'an 1578, finalement on jeta ses yeux sur sa personne. Spécialement les provinces wallonnes se montrèrent enclines à l'accepter, et après plusieurs délibérations fut résolu par les Etats, qu'on entrerait en traité avec lui, espérant qu'on trouverait plus d'aide et de secours en lui (attendu qu'il se présentait avec bon nombre de gens) qu'en l'Archiduc Matthias qui était venu sans gens et sans argent. Tandis que les Etats et les Provinces étaient encore à délibérer sur une affaire de telle importance, le sus-dit Duc d'Alençon, pour faire paraître au Pays sa grande affection, vint avec le petit train à Mons en Hainaut, le 12 juillet, où il fut honorablement reçu par le Comte de Lalain, Gouverneur de Hainaut, son compère, et père, et accueilli fort courtoisement de la part des Etats. De là, il envoya à Anvers aux Etats Généraux, Louis d'Amboise, Marquis de Revel, Baron de Bussi, et le Sieur de Neufville. Cependant quelques régiments de ses troupes assiégèrent pour le service des Etats le Château de Havré, lequel ils prirent le 26 juillet. Son Altesse mit aussi garnison en quelques villettes abandonnées, comme à Soignies, Roeulx, et autres places des environs. Ses Ambassadeurs ayant traité quelques jours à Anvers avec les Etats, fut conclu qu'on le prendrait pour défenseur de la liberté des Pays bas, contre la tyrannie des Espagnols et leurs adhérents.Cela s'étant ainsi passé, étant question d'exploiter quelque chose sur les Espagnols, suivant la teneur du contrat, tout premièrement il fit montre de ses gens, qui le trouvèrent en nombre d'environ 7000 piétons, et 900 chevaux. On aperçut bientôt que ce ne seraient pas ces gens là qui mettraient le Pays hors de misère, car ce n'était pour la plupart qu'un tas de gens déréglés et dissolus, l'écume de la gendarmerie de France, parmi lesquels plusieurs trouvèrent, qui avaient prêté les mains au massacre de Paris, l'an 1572.Avec ces troupes le Duc assiégea la ville de Binche en Hainaut, située sur la rivière d'Aine, à 3 lieues de Mons. C'est une ancienne et plaisante ville, par le passé bien habitée et richement peuplée, mais si fort déclinée par les guerres de France, que la plupart des bourgeois étaient allé faire leur demeure à Mons. Elle fut battue de 16 pièces de canon, avec tel effort, qu'au bout de 14 jours, à savoir le 7 octobre, elle se rendit aux mains du Duc d'Alençon, voyant peu d'apparence de secours et délivrance, à l'occasion de la mort de Don Jean, décédé en ce temps là. Le doux et raisonnable traitement qu'il fit aux soldats et bourgeois de Binche, rendit les habitants de Maubeuge volontaires à se rendre à lui. C'est une petite ville, distante de 4 lieues de Mons, sur la rivière de Sambre, qui passe à travers.Après cet exploit il demeura aux frontières du Pays bas, jusqu'à la fin de décembre : durant lequel temps il manda aux Etats par son Ambassadeur Efpruneaux (?), que le Roi don frère le désire en France, à quoi il se disait porté d'autant plus, qu'il avait remarqué et aperçu que quelques uns jugeaient que sa demeure au Pays bas donnerait un grand destourbier (= empêchement) au Traité de paix entre le Roi d'Espagne et les Etats, qu'il ne désirait pas empêcher, souhaitant de bon coeur la paix et la prospérité du Pays, et déclarant qu'il n'y était pas venu pour y chercher son particulier honneur ou profit, comme font aucuns, mais pour aider le Pays à sortir de misère. Les Etats sachant bien qu'il était mécontent, de ce qu'on ne traitait point fort avant avec lui, firent leur mieux de lui donner bon contentement avant son départ, promettant de lui procurer en toute diligence envers les Provinces de reconnaissance des bons offices, desquels il défiraient qu'il s'employait envers le Pays, à savoir à faire cesser les troubles qui étaient entre les mécontents et les Gantois, faisant à cet effet retirer les Français, qui étaient avec les dits mécontents : Item, à tenir la main que les deux religions fussent libres en toutes les provinces et villes du Pays, autant que faire se pourrait : et que la paix fut traitée avec le Roi avant le premier Mais 1579. Que ce faisant ils lui feraient cet honneur, que par publication ils le déclareraient l'instrument et auteur de cela, et qu'en perpétuelle mémoire de telle chose, ils lui feraient ériger une statue de cuivre à Anvers et Bruxelles, aux plus apparentes places des dites villes : et que de surplus ils lui enverraient annuellement 6 députés, 2 prélats, 2 nobles, et 2 du tiers Etat, qui lui porteraient une couronne d'or, en forme de branche d'olive, avec encore autres joyaux, jusqu'à la valeur de 100.000 florins : ce qu'ils promettaient continuer, non seulement sa vie durant, mais aussi à son successeur, légitimement procréé de lui. Et en cas que le Roi d'Espagne rejetant toutes raisonnables conditions, la paix n'allait avant, qu'ils déclareraient le dit Roi déchu du droit qu'il avait sur ces Pays, et ses sujets déchargés de leur serment de fidélité envers lui. Et que sur le champ ils consulteraient ensemble de certaines conditions, sur lesquelles ils prendraient la dite Altesse pour Souverain Seigneur du Pays. Le Duc bien content de ce que dessus, se retira en France avec ses troupes sur la fin de Décembre, remettant aux mains des Etats Binche, Maubeuge, Beauvais, et le Château de Temnon (?). Et commanda aussi à Combelles, Colonel des Français, qu'il eut avec toutes ses gens à se retirer d'avec les mécontents avec lesquels il avait pris parti.